Portrait de résidence : THENSO

Présentez-vous en quelques mots

Le Théâtre des Enfants du Soleil / Thenso est un lieu où l’on pratique le théâtre dans l’esprit du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine. S’y retrouvent des « amateurs » de théâtre, au sens étymologique du terme ( = qui aime), jeunes et adultes, amateurs et  professionnels, autour de la metteuse en scène Christa Wolff qui entend y partager et transmettre un art et une pratique acquis au cours d’une carrière professionnelle et d’une expérience de pédagogue de plus de trente ans.

Depuis quand êtes-vous dans ce processus de création ?

Le spectacle, dans sa forme actuelle, est l’aboutissement d’une très longue gestation et d’un travail de presque trois années.
Fortement attirée par la mythologie comme source d’inspiration, Christa Wolff a mené depuis une dizaine d’années plusieurs projets autour des Métamorphoses d’Ovide avec des enfants et des adultes. 

Source inépuisable de plaisir –  de créer et de jouer, toujours renouvelée et chaque fois différente  –  ces Métamorphoses lui ont inspiré le désir d’un spectacle plus ambitieux comme aboutissement d’un long cheminement dans cet univers familier.
Une année de travail a été consacrée exclusivement au choix des Métamorphoses et à leur forme …( avec un petit pincement au cœur pour toutes celles qui ont été expérimentées,  mises en jeu et en scène de toutes les manières- y compris les plus inattendues – et finalement abandonnées ! Le spectacle n’a retenu en définitive que quatre histoires de Métamorphoses parmi la trentaine sélectionnée et explorée sur le plateau ) .
L’année suivante a été consacrée à l’écriture et la mise en scène du « cadre de l’Histoire » : le contexte dans lequel ces histoires de Métamorphoses vont être racontées et jouées. Cette étape a été orchestrée par Vincent Mangado, comédien au Théâtre du Soleil .  Par amitié pour  Christa Wolff, il a travaillé avec les comédiens du Thenso comme on le fait au Soleil,  faisant bénéficier la troupe de sa longue expérience de « l’écriture de plateau ». Sous sa houlette, les contours des quatre personnages du spectacle se sont façonnés dans le concret de l’atelier de couture et de réparation d’un théâtre, plongé dans un contexte aussi  particulier  que précis : Strasbourg annexée au Reich allemand à la suite de la défaite de la guerre franco-prussienne de 1870.
C’est à cette étape qu’intervient le partenariat avec le Point d’Eau :
Une première résidence de travail au Point d’Eau en juin 2019  s’est conclue par une présentation encourageante et prometteuse.
L’été a permis de réunir la documentation nécessaire pour donner au spectacle un ancrage historique et géographique solide et authentique.
Le spectacle , répété en automne,  a été créé en novembre 2019 sur la grande scène du Point d’Eau.

Quel est l’objet de cette résidence au Point d’Eau ?

« Le sauvage et le sacré »  a été joué quatre fois, puis le rideau est tombé. Les salles de spectacles ont été fermées et comme tant d’autres, le spectacle est resté en suspens.
En sommeil, comme les costumes et les marionnettes dans les malles, avec un désir de revanche à prendre sur le temps et le destin et surtout de ne pas abandonner, ni de renoncer à ranimer l’enchantement de ces histoires intemporelles.
C’est cette ferveur qui a animé cette résidence si particulière dans le contexte actuel.
L’occasion  a été offerte à la troupe de prendre le plateau, de redonner vie aux personnages, de sortir les costumes et les accessoires des malles , d’allumer les projecteurs : de créer ces instants magiques pour lesquels battent les coeurs des comédiens.
Une occasion pareille  ne se refuse pas ! avec ou sans certitude !
Quand le spectacle sera-t-il joué ?  et  où ? sera-t-il seulement joué un jour ?
Peu importe : la magie du théâtre a fait en sorte que les quatre jours de résidence se sont transformés en une parenthèse artistique hors du temps , quatre journées d’un travail intense et profondément réparateur, dans le contexte d’un confinement anxiogène.
Ce contexte si particulier a permis de prendre une distance critique par rapport au spectacle. Libérée de tout enjeu, Christa Wolff a tranquillement remis en question les relations entre les personnages, la construction dramatique du spectacle et sa fin . Et dans ce nouveau creuset les idées ont joyeusement bouillonné :  les traits des personnages ont été retaillés, plus saillants et mieux dessinés ; le rythme de l’action plus rapide et direct, le jeu plus vrai et sensible.
Quatre jours a pouvoir peaufiner les lumières et revoir le choix des musiques du spectacle avec Pascal Mazeau,  notre régisseur .
Dans un souci de simplification, le travail du régisseur a aussi consisté à anticiper des lieux de représentation dont des équipements techniques seraient inférieurs à ceux du Point d’Eau.
Le spectacle est sorti de cette résidence rajeuni : plus intense et enlevé. Et ça nous plaît !

Quel message voulez-vous faire passer à travers cette création ?

Il n’y a pas de message : le théâtre n’est pas un lieu où l’on donne des leçons ou des recettes. Le théâtre interroge, interpelle, émeut … et les mythes offrent des lectures et des éclairages toujours actuels selon les époques et les civilisations.
Le Sauvage et le Sacré interroge, de manière Métaphorique, la place de l’Homme  dans le monde. Les mythes nous montrent des humains que l’orgueil ou la soif de pouvoir mènent à la catastrophe, la destruction et la mort. Mais ils mettent aussi en lumière leur capacité à se (re)construire, inventer et transcender l’anéantissement et l’oubli. Le choix de terminer le spectacle avec le mythe d’Orphée est tout sauf anodin : Orphée est la figure emblématique du poète , celui dont la voix et le chant ont su émouvoir les dieux infernaux et faire pleurer les bêtes sauvages et les pierres ! celui dont la force de l’amour a triomphé de la mort .
Il est surtout le poète dont la tête continue de chanter et la lyre de jouer.
Que signifie cette image poétique : Si l’homme a été vaincu, son Art triomphe de la Mort et du Temps.  S’il y a un message à trouver là , c’est un message d’Espoir !
Les quatre personnages de l’histoire, les ouvrières de l’atelier, font elles aussi l’objet d’une Métamorphose : le temps de la représentation, celui de raconter et de jouer ces histoires mythologiques, les transforme et bouleverse radicalement . Chacune fait un pas de côté et considère sous un angle différent l’autre qu’elle haïssait ou méprisait, tout comme sa situation de victime ou de bourreau.  

Si vous deviez résumer votre résidence/création en un mot ?

Merci pour ce formidable cadeau !